Observatoire du Dialogue
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39) La crise sanitaire-économique, la responsabilité et la solidaritéQuel est le contrat social sous-jacent à la France, ce qui fonde l’envie et la possibilité de vivre ensemble au sein d’une même communauté ?

Sortir par le haut de la crise sanitaire suppose un sursaut culturel et structurel.

Un pour tous, tous pour un !

La devise nationale Suisse, Tous pour un, un pour tous, inversée par Alexandre Dumas pour ses Trois mousquetaires, est la base simple et universelle de la cohésion de tout groupe social :

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  • Un pour tous : chacun s’engage à aider les autres, chacun est responsable des autres, de tous les autres, par seulement de certains autres. C’est la responsabilité individuelle, en toutes circonstances en principe sans faille, vis-à-vis d’autrui, de tout le collectif et pas seulement de certaines de ses composantes.
  • Tous pour un : le collectif s’engage à aider chacun, le groupe est responsable de chacun de ses membres. C’est la responsabilité collective vis-à-vis de chacun, sans exception. La responsabilité ici n’est pas vis-à-vis de soi-même, d’un projet ou d’un bien, mais vis-à-vis des personnes : c’est donc la solidarité.

L’unité du collectif repose sur un pacte composé de deux valeurs indissociables, la responsabilité et la solidarité, dont chacune est la condition indispensable à la réalisation de l’autre. Si les valeurs ne sont pas explicitement annoncées, la devise signifie bien je suis responsable de toi parce que je sais que tu es responsable de moi : c’est parce que chaque personne est certaine que, le jour venu, les autres l’aideront en retour d’une façon ou d’une autre, que chacun est prêt à faire le premier pas et à aider les autres sans autre condition préalable. Cette logique d’entraide, de don et de contre don, produit à la fois de la vigilance, des solutions, de l’anticipation, de l’innovation et de la performance.

Responsabilité et solidarité : la combinaison gagnante pour les Suisses et les juifs

La Suisse est sans accès à la mer et cernée par les montagnes et des pays prédateurs. Sa devise nationale Tous pour un, un pour tous a façonné le citoyen en noyau social responsable et solidaire, attentif et innovant, vecteur de cohésion sociale et de performance. Voilà pourquoi le PIB par habitant des Suisses est supérieur de 50 % à celui des Français, alors qu’ils n’ont pas.                                                                               

Il en va de même au sein de la communauté juive, petite à l’échelle du globe avec ses 14 millions de juifs parmi 7,7 milliards de terriens, soit 0,2% de la population. Mais, dans sa devise est Chaque juif est responsable de tous les juifs, la valeur de responsabilité est explicite, la valeur de solidarité est implicite. Là est la clé de l’étude continue, de la remise en question et donc de la pertinence et de l’innovation. Avec un tel précepte enfouit dans l’inconscient, pas étonnant que l’on retrouve de nombreux juifs dans l’élite mondiale de nombreuses disciplines scientifiques (plus de 20% des prix Nobel) et secteurs d’activité économique (5 juifs parmi les 10 personnes les plus riches du monde).

Ces deux exemples montrent à quel point l’articulation concrète de ces deux valeurs permet de dépasser les contraintes pour innover et mieux réussir ensemble et vivre ensemble.

 

Mesurer la responsabilité et la solidarité

Afin de contribuer à repérer et réunir les conditions du partage de ces valeurs au sein de la société française, l’Odis a organisé une série de forums citoyens sur le thème Responsabilité, solidarité, santé[1]. A cette occasion et pour lancer les débats publics co-organisés avec la plupart des partenaires sociaux, la responsabilité et la solidarité des dirigeants syndicaux et patronaux ont été évaluées à travers un Quotient d’Intelligence Sociale (Q.I. social) thématique. 861 acteurs ont été positionnés dans l’échelle de la complexité de 0 à 100 selon la Grille d’analyse du lien social.

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En matière de solidarité :

  • Scores : Le niveau élevé des aspirations (78) des répondants montre qu’ils ont envie de se projeter dans une solidarité assez universelle. Par contre, il n’en va pas de même ni pour leur perception du contexte (56), ni pour leur comportement (54) qui relèvent d’une solidarité plutôt circonscrite par catégories socio professionnelles.
  • Profil collectif « humanistes inaccomplis » - Je veux le changement, mais je ne peux pas le faire et je ne le fais pas :
    • Les attentes élevées ne sont pas satisfaites par le contexte. Cela constitue une source de frustrations.
    • Les pratiques personnelles consistent plutôt à maintenir l’ordre établi. Elles sont en moyenne en correspondance avec les perceptions du contexte conservateur. Cela est logique dans la mesure où les actions des uns forment le contexte des autres.
    • Les pratiques personnelles sont en retrait des aspirations. Cela marque une incohérence : comment attendre des autres ce que l’on ne fait pas soi-même ?
  • Comme pour l’origine de la poule et de l’œuf, deux interprétations sont envisageables : chacun cale ses pratiques sur celles des autres ; chacun produit l’environnement des autres…et vice versa : les deux vont de pair.

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En matière de responsabilité :

  • Scores : aspirations sont nettement moins élevées (60), perception du contexte (51) et comportements personnels (64) sont à peu près de même nature. Les trois dimensions ne visent pas l’universel, mais relèvent plutôt d’une responsabilité circonscrite à des cercles bien identifiés.
  • Profil collectif « Conservateur » - Je veux que les choses restent en l’état, je ne peux pas les changer et n’essaye pas de le faire :
    • L’envie que les choses se maintiennent correspond à la fois à la perception d’un contexte régulé et à de pratiques qui visent au maintien de l’ordre établi.
  • En moyenne, les représentants des syndicats de salariés et de patrons n’exercent qu’assez peu leur responsabilité dans le sens de la transformation de la société.

 

Analyse différentielle

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  • Le décalage des aspirations : Si les acteurs socio-économiques Français ont un idéal élevé de solidarité (78), leur conception ambitieuse ne se retrouve pas matière de responsabilité (60). Or, ces deux valeurs sont intrinsèquement et étroitement liées au point de constituer un système de valeurs. Ce décalage présente donc une incohérence philosophique qui impacte la conception du contrat social et donc sa mise en œuvre en tous domaines.
  • Les perceptions insatisfaisantes : De fait, la mauvaise articulation philosophique de ces deux valeurs conduit à leur mauvaise mise en œuvre. Les Français pensent que la société n’est pas à la hauteur de leurs attentes, tant en termes de solidarité (Contexte 56, soit un recul de 22 points sur les aspirations), que de responsabilité (contexte 51, en recul de 9 points sur les aspirations). Ce décrochage entre ce que voudraient les Français et ce qu’ils vivent entraîne une insatisfaction.

 

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  • Les pratiques en repli : Ce mécontentement latent a un double impact plus préoccupant encore. En effet, chacun exerce sa solidarité à l’aune de sa perception de celle d’autrui (pratiques 54, presque égal au contexte 56). Quant à l’exercice de la responsabilité, non seulement elle dépasse en moyenne l’entendement que l’on s’en fait (pratiques 64 pour des aspirations à 60), mais elle dépasse aussi les pratiques de solidarité (responsabilité 64 contre solidarité 54). Cela renvoie au système D, qui génère des comportements personnels d’innovation en dehors des règles d’équité… en rupture de solidarité.
  • Ainsi, l’assemblage intellectuel et les modes opératoires de responsabilité et de solidarité sont déséquilibrés et pris dans une spirale négative. Ce décrochage des valeurs perturbe la capacité des Français à mieux vivre ensemble, mieux travailler ensemble et mieux réussir ensemble.
  • En conséquence, si l’on veut répondre aux attentes de solidarité des Français, il convient d’abord de faire progresser leur posture de responsabilité.

 

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Pour cela il faut les associer de façon plus étroite à la (re)définition des termes du contrat social qui les unit, à savoir l’équilibre entre leurs droits collectifs et leurs devoirs personnels. Il ne s’agit pas de leur déléguer les décisions, mais d’activer leur citoyenneté : être citoyen ne se résume pas et ne peut se résumer au seul exercice du vote. En république, le citoyen est celui qui participe activement à la définition et à la construction d'un avenir collectif. Mais, si l’appel à la responsabilité et à l’engagement personnels pour la cité est indispensable, il n’est pas suffisant : il est également nécessaire, en miroir, de valoriser et donner une place eux acteurs responsables.

 

C’est pourquoi il faut mettre en œuvre une démarche qui organise le développement de deux dimensions indissociables pour relancer la spirale de la confiance et de l’innovation :

  •   L’envie et la capacité d’un collectif à reconnaître la contribution et la participation de chacun  è organiser des vrais dialogues au sein de toutes les organisations dans tous les territoires.
  •   L’envie et la capacité de chacun, acteur individuel ou collectif, à s’engager pour la société  è Utiliser le Cv citoyen pour mieux comprendre les valeurs, les compétences et les potentiels de chacun.

 

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[1] 861 représentants patronaux et syndicaux en 2012, en partenariat avec Mutex et Harmonie Mutuelle et la CFDT, CFTC, FO, Unsa, CGT, CFE CGC et Medef.

 

 

Chronique la Tribune

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