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Saint george et le dragon Odis Odissée Chantaraud

31/ L'ère digitale crée une nouvelle bête humaine : quel nouveau Saint-georges pour ce nouveau dragon ?

Le 3ème millénaire verra émerger un nouveau mode de gouvernance.

Désormais, chacun porte son téléphone mobile en permanence sur soi, presque comme greffé de son plein gré. Ce média ultra personnalisé balaye les médias de masse. Pourtant, nous n’en sommes encore que de piètres maîtres. En effet, malgré nous le plus souvent, chacune de nos utilisations induit les suivantes via des algorithmes, sur tous nos supports digitaux du même coup : nous en sommes les sujets !

L’ère digitale confère deux pouvoirs aux humains : comprendre le réel et changer le virtuel. Cette faculté récente d’interaction immédiate exerce deux forces contradictoires sur le libre arbitre et la maîtrise du destin.

Ce qui est positif, c’est la plongée possible dans le savoir qui amplifie et accélère la conscience de la complexité. Il devient possible de relativiser l’efficacité des leviers d’influence de chaque acteur et de mieux mesurer son impuissance individuelle et collective sur les grands enjeux. La dimension humaine de chacun est ainsi mieux appréhendée : la confiance aveugle en un chef disparaît. C’est l’interaction organisée qui fonde la légitimité. Ainsi apparaît l’espoir d’une longue période de Lumières, productrice de découvertes de meilleures solutions à des problèmes mieux posés dans tous les domaines.

Mais l’expérience quotidienne de la toute-puissance au bout du doigt présente un revers négatif : chacun peut croire que sa force virtuelle opère aussi dans le monde réel. Cette perte de contact avec la réalité altère les facultés d’autoévaluation et produit une sensation d’autosuffisance surhumaine. La perte de repères pour soi-même opère aussi pour les autres, mais avec un effet inversé : on reconnait d’autant plus les faiblesses d’autrui que l’on se croit fort. Il s’en suit un appauvrissement du respect de la diversité des personnes, des faits et des idées. Avec ce recul du discernement l’emportent le repli sur soi et les certitudes, sources de préjugés et d’enfermement intellectuel et social. Aussi pointe la perspective de l’aveuglement, de l’obscurantisme et, in fine, de l’échec personnel et général.

Ainsi, le citoyen est travaillé à la fois par l’excès de confiance en soi et la montée de méfiance en autrui. Aussi, il peut se replier dans sa bulle. Il élabore alors sa grille d’analyse et son système de valeurs personnels, tout seul peu à peu au fil de ses expériences aléatoires. Alors, sans repères fixes ni partagés, le libre-arbitre devient arbitraire dans toutes les sphères. Les décideurs et experts sont délégitimés et la poursuite d’ambitions collectives devient difficile.

A ce jour, ce phénomène de civilisation rend intraitables des enjeux aussi primordiaux que l’empreinte carbone de l’humanité, son impact sur la pollution de l’eau, de la terre et de l’air, sa pression sur la faune et la flore… ! Sans parler de la gestion des matières premières non renouvelables en épuisement rapide, de la diplomatie erratique qui laisse cours à plus de soixante conflits armés, de la finance mondialisée qui laisse planer le risque de crashs boursiers… ! Quel est le nouveau Saint-Georges qui terrassera ce nouveau dragon pour faire triompher le Bien ? Aucun acteur ne parait en situation.

La culture française du non débat amplifie le risque de noyade

En France, les pouvoirs politiques locaux sont sous la contrainte administrative qui réduit leur autonomie et verrouille leur capacité d’initiative. Quant à lui, le Parlement est sous la coupe du Gouvernement, lequel est sous celle du chef de l’Etat. Cette centralisation étouffe les élus et étrangle la démocratie dans laquelle de nombreux citoyens éprouvent des difficultés à se reconnaître.

Le modèle se reproduit dans la sphère économique où s’est développé un triptyque de la défiance. Entre des dirigeants d’entreprise au management centralisé et des syndicats d’opposition, les uns se voyant comme unique porteur du bon sens et les autres comme uniques porteurs du Bien social, les salariés ne se retrouvent pas vraiment chez l’un ni chez l’autre. L’absence de confiance mutuelle renforce chacun dans ses certitudes.

Quant au dialogue social institutionnel, il est devenu un grand théâtre des illusions. Le paritarisme est en réalité presque toujours arbitré par l’Etat qui en est donc le véritable maître. Sous la coupe de la puissance publique, les partenaires sociaux sont rendus impuissants, car plongés en pratique dans l’incapacité d’assumer les responsabilités qui leur sont pourtant confiées en droit.

Aussi, en absence d’un système producteur de responsabilité de chacun vis-à-vis de tous, la France se retrouve-t-elle en difficulté sur la plupart des terrains : la comparaison avec nos voisins est édifiante sur les chiffres de la croissance, du chômage, des exportations, de l’éducation, etc[1].

Les candidats hors système

Le bon sens populaire ressent cet engourdissement des appareils d’Etat partout dans le monde. Aussi, lorsqu’une personnalité bénéficiant d’une forte renommée se lève pour dénoncer l’inefficacité des politiques publiques, elle rallie les suffrages. Le mouvement a commencé en 1981 avec les acteurs Reagan aux Etats-Unis et Coluche en France. Si le premier l’a emporté, le second a renoncé suite à des menaces de mort alors qu’il était crédité de plus de 16% d’intentions de vote. Trente-cinq ans plus tard, Trump ou Zelenski[2] n’ont pas flanché. Mais, même leurs électeurs perçoivent que leur positionnement hors système l’a emporté sur la limpidité de leur projet politique.

Les citoyens hors système

De façon paradoxale, l’élection d’un candidat hors système permet au système de se succéder à lui-même. Sinon, sans ces bouffées d’air, le mécontentement du peuple n’est pas traité et reste latent : si les citoyens ont la sensation de ne pas être entendus lors de l’élection, ils passent alors à d’autres modes d’action. Ils s’adaptent aux obstacles à surmonter pour être entendus. Manifestations, grèves, violences verbales puis physiques : la nature de leurs interventions évolue avec le niveau de difficulté. Lorsqu’ils finissent parfois par l’emporter, le risque est alors de reproduire un fonctionnement de même nature : la logique révolutionnaire finit, en effet, par reproduire les mêmes effets et le même rejet par d’autres citoyens qui se sentent à leur tour trop peu pris en compte. Mais attention : après la révolution survient la réaction. N’oublions pas que, si les révolutionnaires ont aboli les privilèges, rédigé la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen puis substitué la République à la monarchie en 1789 – 1792, ils ont aussi donné naissance à un Empire qui a fait la guerre aux démocraties (Hollande, Venise…) une dizaine d’années plus tard !

Les Gilets jaunes pourraient bien être engagés sur ce chemin fréquenté dans l’histoire de la France. Sans doute ne sont-ils pas suffisamment coordonnés pour former une vision claire et partagée du présent, du passé et de l’avenir. Mais, face à l’enchevêtrement de périls sociétaux à l’urgence grandissante, l’appareil d’Etat n’y parvient plus non plus. Aussi, sans nouveau mode de gouvernance inclusif de toutes les personnes, tous les faits et toutes les idées, le processus de décision restera contraint à ne traiter que les conséquences les plus visibles des problèmes, sans en adresser les causes profondes. Si c’était le cas, notre société poursuivrait son affaissement. Jusqu’à son effondrement.

Résultat de recherche d'images pour "saint georges et le dragon"Nouveaux enjeux, nouveaux acteurs

L’enjeu est donc de procéder tous ensemble simultanément à la lecture attentive des racines des phénomènes actuels et à l’élaboration de la vision du monde que nous souhaitons. Voilà pourquoi il est indispensable d’apprendre à se parler et à s’entendre, pour se mettre en situation de concevoir et mettre en œuvre des solutions qui traiteront les sources profondes du vivre ensemble et du réussir ensemble. La tâche est immense et bien peu paraissent prêts pour cette quête de vérité souvent aveuglante et douloureuse. A nouveaux enjeux, nouveaux acteurs : ceux qui y parviendront le mieux seront les nouveaux maîtres de notre destin collectif. Personne ne s’y trompe, à commencer par ceux qui s’essayent à organiser de grands débats, même si la méthode relève encore de l’amateurisme. Le vrai dialogue, c’est quand et… c’est qui ?

 

 

NOTES

(*) Afin d'éviter les écueils des faux dialogues générateurs de suspicion, de rupture et de conflits, La Tribune ouvre ses colonnes à l'Odissée. Pilotée par son directeur et expert de la dialectique, Jean-François Chantaraud, la chronique hebdomadaire « Ne nous fâchons pas ! » livre les concepts, les clés opérationnelles de la méthode en s'appuyant sur des cas pratiques et sur l'actualité.

L'Odissée, l'Organisation du Dialogue et de l'Intelligence Sociale dans la Société Et l'Entreprise, est un organisme bicéphale composé d'un centre de conseil et recherche (l'Odis) et d'une ONG reconnue d'Intérêt général (Les Amis de l'Odissée) dont l'objet consiste à "Faire progresser la démocratie dans tous les domaines et partout dans le monde".

Depuis 1990, l'Odissée conduit l'étude interactive permanente Comprendre et développer la Personne, l'Entreprise et la Société. Dès 1992, elle a diffusé un million de Cahiers de doléances, ce qui l'a conduit à organiser des groupes de travail regroupant des acteurs des sphères associative, sociale, politique, économique qui ont animé des centaines d'auditions, tables rondes, forums, tours de France citoyens, démarches de dialogue territorial et à l'intérieur des entreprises.


[1] Classement de la performance mondiale - L'état social du monde - 2015, L'Odis, La Documentation française

[2] Le Président Ukrainien était acteur d’une série télévisée qui dénonçait les insuffisances de la classe politique.



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Chronique du 13/01/2020 La Tribune